Cristou d’Aurore, passionné et ardent défenseur de la culture niçoise #19
Cristou D’AURORE est un enseignant et militant de la langue niçoise, un « nissart » qu’il a réappris dès l’adolescence auprès de sa grand-mère, au bas du Mont Boron. Défenseur passionné de la langue d’oc, il a donné des cours dès l’âge de 22 ans, animé une radio en niçois, commenté les matchs de l’OGC Nice à l’Allianz Riviera dans la langue de sa ville et créé une monnaie locale, le nissart. Jean-Raphaël Drahi reçoit un homme qui a fait du niçois le fil rouge de sa vie et prépare aujourd’hui l’ouverture d’une école par immersion à Nice.
Enseignant et défenseur passionné de la langue niçoise, le nissart
Qui est Cristou D’AURORE ?
Cristou D’AURORE est un enseignant et promoteur de la langue niçoise, âgé de 48 ans, né à Nice. Après une enfance partagée entre sa ville natale et la Bourgogne — sa mère ayant été mutée à Auxerre quand il avait douze ans —, cet éloignement de trois ans lui fait prendre conscience des particularités linguistiques et culturelles de Nice. De retour à quinze ans, il vit chez sa grand-mère au bas du Mont Boron et lui demande de ne lui parler qu’en niçois : une transmission volontaire qui décidera de toute sa trajectoire.
Depuis, Cristou a consacré sa vie au « nissart », dialecte de la langue d’oc. Enseignant en lycée, en collège, en école bilingue, animateur de radio, commentateur sportif, il est aujourd’hui président de son association et travaille à l’ouverture d’une école par immersion à Nice.
Un exil bourguignon qui réveille l’amour de Nice
Tout commence par un déracinement. À douze ans, Cristou quitte Nice pour Auxerre, où sa mère est mutée. « C’est cet éloignement de Nice qui m’a rendu fou accro de Nice », résume-t-il. Là-bas, il présente sa ville aux Bourguignons, cherche dans les livres l’histoire de Nice qu’on ne lui avait jamais enseignée, et découvre surtout que les petits mots et les expressions de sa mère et de sa grand-mère n’étaient pas du français.
De retour à quinze ans — un choix volontaire, il laisse sa mère à Auxerre —, il retrouve sa grand-mère dans la petite maison de son enfance et engage avec elle une transmission délibérée de la langue. Un rapport intense, parfois dur : « Si elle me parlait français, je ne répondais pas. » Sa grand-mère, née en 1909 de parents italiens venus de la région de Pérouse, avait pourtant refusé de transmettre le niçois à sa fille, jugé « vulgaire » et mal vu à son époque, comme l’était l’italien au temps de Mussolini.
Le niçois, fille de la langue d’oc
Pour Cristou, comprendre le niçois, c’est le replacer dans sa grande famille : la langue d’oc. Il aime le montrer par l’exemple, « farino », « farino », « harino » d’une région à l’autre, ou « cabra », « chabra » selon qu’on descend vers la mer ou qu’on monte dans la montagne. « Quand on parle nissart, il n’y a plus de frontière linguistique » : ni au Var, ni vers la Provence, Toulouse, Bordeaux, Clermont-Ferrand ou les Pyrénées.
Il distingue le nissart, parlé dans une poignée de communes du comté de Nice, du gavot des montagnes, et rappelle qu’il existe deux graphies officialisées : celle de Mistral et la graphie classique, qu’il a adoptée en devenant président de son association pour qu’elle puisse servir tous les dialectes de la langue d’oc. Il souligne aussi le statut inégal de cette langue selon les pays — enseignée en France mais non officialisée, officialisée en Italie mais absente des écoles, co-officielle dans le Val d’Aran en Espagne.
Une vie d’enseignement, du port aux salles de classe
Cristou commence à enseigner à 22 ans, dans la salle paroissiale de l’église du port, à des adultes souvent bien plus âgés que lui. « Tous ces vieux du port, tous ces vieux du Vieux-Nice qui sont venus à mes cours », se souvient-il, insistant sur tout ce que ces anciens lui ont transmis : un vocabulaire des femmes, un vocabulaire des hommes, du vocabulaire par classe sociale, par quartier même.
Objecteur de conscience effectuant son service dans une structure ecclésiastique, il enseigne ensuite au lycée catholique Saint-Joseph, dans une école maternelle d’immersion à Drap ouverte en 2002, puis douze ans au lycée Carnot où il reprend la suite de son ancien professeur. Il raconte avoir bâti son enseignement en marge d’un métier alimentaire d’animateur en CADA, auprès de demandeurs d’asile, qui finançait de fait son bénévolat. Aujourd’hui, une centaine d’élèves étudient le niçois à Nice, dans quatre classes bilingues à Saint-Roch.
Le niçois au stade, langue de l’aigle
L’un de ses combats les plus visibles est passé par le football. Depuis septembre 2013, avec son association Nissa Pantai, Cristou commente en niçois et en direct toutes les rencontres de l’OGC Nice à domicile, entré dans la zone de presse de l’Allianz Riviera à égalité avec les journalistes professionnels — non sans résistances du syndicat de la presse sportive. L’expérience a même été tentée à Monaco, terre du monégasque.
Il resitue cette percée dans une histoire plus longue : « Nissa la Bella » chantée au stade dès 2003 pour le retour en première division, le vol de l’aigle et son nom choisi par les enfants des écoles, l’inscription « Ici Nice » sur les maillots. Amateur d’histoire, il raconte comment les supporters ont préféré donner à une tribune le nom de Garibaldi plutôt que celui de Masséna, ce « renégat niçois » qui accompagna les troupes françaises contre Nice en 1792. De la couleur rouge de Savoie à l’aigle hérité du Saint-Empire, en passant par le siège de 1543 et Catherine Ségurane, il déroule une lecture passionnée et à contre-courant de l’histoire niçoise.
Radio, cuisine, théâtre et monnaie locale
Autour de son association née en 1971, dont l’objet est la promotion du nissart et du gavot, Cristou multiplie les terrains d’usage de la langue. Une troupe de théâtre qu’il a créée en 2001, une radio lancée en 2008, des cours de cuisine niçoise — pan bagnat, pissaladière, socca, blette emblématique — et des visites guidées au château et dans le Vieux-Nice, sur les traces de sa grand-mère au cours Saleya.
Il présente aussi le « nissart », monnaie locale qu’il a créée pour servir à la fois la langue et l’économie, sur le modèle de l’eusko basque. Chaque billet met en avant un symbole niçois — Garibaldi, Catherine Ségurane, les Barbets, l’aigle de Nice, Francis Gag, l’écrivain Rancher. Un billet spécial, tiré à dix euros, soutient l’ouverture de son école par immersion.
Transmettre à son tour
Cristou applique aujourd’hui à son propre fils, âgé de cinq ans, la méthode qu’il pratiquait avec sa grand-mère : l’immersion totale. L’enfant, non scolarisé et instruit à la maison, ne parle pour l’heure que le russe — langue de sa mère, lituanienne de la communauté russophone — et le niçois. « L’immersion est vraiment le moyen le plus efficace de la transmission d’une langue, et ça, tout le monde le sait. »
C’est le sens de son grand projet : ouvrir à Nice une école par immersion sur le modèle des Calandretas. En formation pour cela, il a tout arrêté — le lycée, l’animation — pour s’y consacrer. « Le nissart va disparaître, on le dit depuis des dizaines d’années. Si on veut qu’il ne disparaisse pas, il faut que les jeunes puissent le parler. »
Attaché à Nice au point de ne pas se voir vivre ailleurs, Cristou incarne un attachement à la langue et à l’histoire de sa ville qu’on retrouve, sous d’autres formes, chez d’autres passionnés du patrimoine niçois reçus dans Rendez-vous sur la Prom, comme le romancier Bernard Deloupy, féru d’histoire et d’âme niçoise.
Au fil de l’épisode
- 00:00:05 — Ouvrir une école par immersion, son combat
- 00:02:19 — Se présenter en niçois : « Bwana »
- 00:02:49 — L’exil à Auxerre à douze ans, l’électrochoc
- 00:03:40 — Retour à Nice, la grand-mère au Mont Boron
- 00:04:30 — L’association et la troupe de théâtre
- 00:05:46 — La découverte de la famille langue d’oc
- 00:07:03 — Premiers cours à 22 ans, salle paroissiale du port
- 00:09:41 — Graphie de Mistral et graphie classique
- 00:11:05 — Pourquoi, ado, demander la langue à sa grand-mère
- 00:12:26 — La grand-mère née en 1909, origines italiennes
- 00:13:28 — Les Italiens mal vus au temps de Mussolini
- 00:16:55 — Transmettre le niçois à son fils
- 00:17:18 — Devenir prof à Saint-Joseph, l’école de Drap
- 00:21:22 — Cent élèves à Nice, les classes bilingues de Saint-Roch
- 00:24:00 — D’où vient le niçois : la langue d’oc
- 00:25:45 — Nissart, gavot et diversité du comté
- 00:27:27 — Statut de la langue en Italie, en Espagne, à Monaco
- 00:31:27 — Fils élevé en russe et niçois, école à la maison
- 00:34:27 — « Folklore ? » : l’utilité de la langue
- 00:35:19 — La réforme Blanquer et la chute des effectifs
- 00:37:23 — Formation Calandreta, l’immersion à Agde
- 00:41:30 — La radio en niçois lancée en 2008
- 00:42:25 — Commenter l’OGC Nice au stade en niçois
- 00:45:31 — « Nissa la Bella », le vol de l’aigle
- 00:48:23 — Tribune Garibaldi contre Masséna
- 00:49:08 — Masséna, le « renégat » de 1792
- 00:52:08 — Le siège de 1543 et Catherine Ségurane
- 00:53:48 — Garibaldi, un homme libre et complexe
- 00:55:41 — L’association Nissa Pantai et ses activités
- 00:56:53 — La cuisine niçoise : pan bagnat, pissaladière, socca
- 01:00:07 — Le blason de Nice : rouge, aigle, couronne comtale
- 01:04:32 — La croix occitane, l’étoile de Mistral
- 01:09:38 — Napoléon III, le plébiscite de 1860
- 01:10:26 — La monnaie locale : le nissart et ses billets
- 01:15:16 — Trois lieux préférés : Mont Boron, château, port
- 01:20:14 — Suggestion d’invitée : Annie Chaudron, le carnaval
- 01:23:22 — La San Pèire et la barque brûlée
- 01:27:02 — « Bwana », « viure » : dire bonjour et au revoir
Références de l’épisode
- Langue d’oc / occitan
- Nissart (niçois), gavot
- Graphie mistralienne et graphie classique
- Frédéric Mistral, l’étoile du Félibrige
- Association L’Ollivo, revue en niçois
- Centre culturel occitan en pays sarde
- Association Nissa Pantai
- Association Republica de Nissa
- Lycée Masséna, Nice
- Lycée Saint-Sernin
- Lycée catholique Saint-Joseph, Nice
- Lycée Carnot, Nice
- Écoles bilingues de Saint-Roch, Nice
- École maternelle d’immersion, Drap
- Écoles Calandreta, école d’Agde
- OGC Nice, stade Allianz Riviera
- AS Monaco
- « Nissa la Bella », hymne du stade
- Le vol de l’aigle
- Réforme du bac (ministre Blanquer)
- Val d’Aran, Espagne
- Espace occitan, Piémont
- Monégasque, prince Rainier
- Masséna, maréchal d’Empire
- Garibaldi
- Catherine Ségurane, siège de Nice de 1543
- François Iᵉʳ, Soliman le Magnifique, Barberousse
- Les Barbets
- Napoléon III, Victor-Emmanuel II, Charles-Albert, Charles-Félix
- Auguste Reynaud, maire séparatiste de Nice
- Victor Hugo
- Saint-Empire romain germanique, Charlemagne
- Rancher, écrivain de la Renaissance niçoise
- Francis Gag et Jean-Luc Gag
- Gustave-Adolphe Mossa
- François Fontan, théoricien occitan
- Eusko, monnaie locale du Pays basque
- Mont Boron, avenue Auguste Raynaud
- Cours Saleya, marché de Nice
- Colline du château, cimetière
- Le Vieux-Nice, le port
- Place Masséna, place Garibaldi, place Île-de-Beauté
- Le Paillon
- Auxerre, Bourgogne
- La Pérouse (région italienne, ex-États pontificaux)
- Annie Chaudron, thèse sur le carnaval
- Carnaval de Nice, championnat du monde de paillasse
- Carnaval indépendant de Saint-Roch
- La San Pèire, la San Juan
FAQ
Qui est Cristou D’AURORE ?
Cristou D’AURORE est un enseignant et défenseur de la langue niçoise, âgé de 48 ans, né à Nice. Après une enfance partagée entre Nice et la Bourgogne, il a réappris le nissart auprès de sa grand-mère et en a fait le combat de sa vie : cours, radio, théâtre, commentaires sportifs et projet d’école par immersion.
Qu’est-ce que le nissart et d’où vient-il ?
Le nissart est le parler niçois, un dialecte de la langue d’oc, la même famille linguistique qui s’étend de la Provence jusqu’aux Pyrénées, en passant par Toulouse, Bordeaux ou Clermont-Ferrand. Cristou D’AURORE souligne qu’au-delà des frontières historiques, cette langue n’a pas de frontière linguistique : on peut « parler niçois » dans de nombreuses régions du sud.
Comment Cristou D’AURORE enseigne-t-il le niçois ?
Il a commencé à 22 ans en donnant des cours à des adultes dans la salle paroissiale de l’église du port. Il a ensuite enseigné au lycée Saint-Joseph, en école d’immersion à Drap et douze ans au lycée Carnot. Il défend l’immersion comme meilleure méthode et prépare l’ouverture d’une école dédiée à Nice.
Pourquoi commente-t-il les matchs de l’OGC Nice en niçois ?
Depuis septembre 2013, avec son association Nissa Pantai, Cristou D’AURORE commente en niçois et en direct toutes les rencontres à domicile de l’OGC Nice à l’Allianz Riviera. Pour lui, faire du niçois la langue du stade — après « Nissa la Bella » et le vol de l’aigle — est un moyen fort de faire vivre la langue au quotidien.
Qu’est-ce que le nissart, la monnaie locale ?
C’est une monnaie locale créée par Cristou D’AURORE, où un nissart vaut un euro, sur le modèle de l’eusko basque. Chaque billet met en avant un symbole niçois : Garibaldi, Catherine Ségurane, les Barbets, l’aigle de Nice, Francis Gag ou l’écrivain Rancher. Elle sert à la fois la langue et l’économie locale.
Quels sont les lieux préférés de Cristou D’AURORE à Nice ?
Il cite trois lieux : le bas du Mont Boron, avenue Auguste Raynaud, où il a grandi ; la colline du château, très symbolique et empreinte d’histoire, où il donne rendez-vous et fait des visites guidées ; et l’ensemble port–Vieux-Nice, qui lui rappelle sa grand-mère et le marché du cours Saleya.