Rendez-vous sur la Prom avec le romancier Bernard Deloupy #11
Bernard Deloupy est romancier niçois, auteur de la série policière « Crim’ » qui fait de la Côte d’Azur un personnage à part entière. Né à Oran, arrivé enfant à Nice où il dit avoir « trouvé la Paix », il a été directeur de la communication, journaliste, rédacteur en chef adjoint, avant que l’écriture ne devienne le cœur de sa vie. De son détective Garri Gasiglia à ses ateliers d’écriture, en passant par son Grand Prix littéraire de l’Académie du Languedoc, Jean-Raphaël Drahi reçoit un amoureux des livres et de sa région, dans une longue interview enregistrée sur les hauteurs de la ville.
Le romancier des polars « Crim’ » qui fait de la Côte d’Azur un personnage
Qui est Bernard Deloupy ?
Bernard Deloupy est un romancier niçois, auteur de la série de polars « Crim’ » dont les intrigues se déroulent à Nice et sur la Côte d’Azur. Né en Algérie juste avant la guerre, il arrive enfant à Nice avec sa famille — sa mère est née à Saint-Jean-Cap-Ferrat — et vit ce retour comme un « double paradis », celui d’une région magnifique et celui de la paix retrouvée après une enfance marquée par la violence. Après une école de commerce et une maîtrise de droit menées de front à Nice, il devient directeur de la communication de la Chambre de commerce et d’industrie de la Côte d’Azur, puis directeur de la promotion de Grenoble Isère Développement. Il monte ensuite son agence conseil en communication, devient rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine Provence Côte d’Azur et de L’Express Méditerranée, tient une maison d’hôtes à la Colle-sur-Loup, avant d’orienter toute son activité vers l’écriture de livres, la formation et l’accompagnement littéraire.
D’Oran à Nice : une enfance sous les balles, puis la paix
Bernard Deloupy commence son récit par le traumatisme fondateur. Enfant, en Algérie, il joue à la marelle « au-dessus des flaques issues de l’éclatement des grenades lacrymogènes », entre les sacs de sable, les balles en caoutchouc et les grenades des CRS. Le retour de sa famille en France, à Nice, change tout : « ça a été le paradis ». Un pays de paix, doublement pacifié.
Ce traumatisme, il le dit lui-même, explique beaucoup de son parcours et de son écriture. Nice devient une terre d’accueil à laquelle il vouera un attachement viscéral, jusqu’à écrire sur elle « comme une action de grâce » pour remercier ce comté de Nice de l’avoir apaisé.
Ce lien à la ville, il le partage avec son amie Noëlle Perna — Mado la Niçoise —, née elle aussi à Alger : « on a le même parcours un petit peu ». C’est en partie pour cette raison que le Comité régional du tourisme l’a nommé ambassadeur de la Côte d’Azur, un titre qu’il présente comme sa « Légion d’honneur ».
Du marketing territorial au roman : la naissance de Garri Gasiglia
Avant d’écrire des romans, Bernard Deloupy a passé sa carrière à « vendre » la Côte d’Azur : d’abord sur les marchés touristiques extérieurs, États-Unis, Japon, avec un discours macroéconomique fait de graphes et de PowerPoint ; puis, dans sa maison d’hôtes, au contact direct des visiteurs. C’est là qu’il découvre le plaisir de raconter sa région au ras du terrain, et l’envie d’écrire sur elle.
Le déclic survient lors d’un cocktail, un 4 décembre. Alors qu’il rédige un dossier de presse pour un restaurant du port de Nice, un éditeur lui lance : « vous n’avez pas envie d’écrire un livre ? » Deloupy répond dans la seconde : un roman policier où la région serait un personnage à part entière. L’éditeur, spécialisé dans le patrimoine niçois, est séduit. Contrat signé le 4 janvier, manuscrit à livrer début mars.
Ainsi naît Garri Gasiglia, détective privé niçois décalé, dont le prénom rend hommage à la ville — clin d’œil à Romain Gary, élève au lycée Masséna. Deloupy livre son premier roman à temps, mais découvre en cours de route les limites de sa capacité cérébrale : l’éditrice lui demande de le réduire de moitié en dix jours, exercice qu’il compare à un mur contre lequel il s’est « cogné ».
Le livre, entre distraction et transmission
Pour Bernard Deloupy, le livre remplit deux fonctions : distraire et transmettre. Ses polars ont « deux niveaux de lecture » — l’action et la sensualité d’un côté, un message et des informations de l’autre. Frustré, en tant que journaliste, de ne pouvoir écrire certaines vérités à cause des annonceurs, il a trouvé dans la fiction un moyen de les faire passer : ses romans mêlent « 50 % de réalité et 50 % de fiction ».
Il défend l’objet livre face au tout-numérique, avec des références à la physiologie de l’écriture manuscrite, à la chute de la capacité d’attention — « inférieure à celle d’un poisson rouge » — et à l’intelligence artificielle qui se nourrit de l’écrit. Un plaidoyer pour le temps long, qu’il oppose au « temps court » de l’époque.
Freight Dogs : un hommage aux pilotes, primé à Toulouse
Loin de la Côte d’Azur, Bernard Deloupy a écrit « Freight dogs, les forçats du fret », récompensé par le Grand Prix littéraire de l’Académie du Languedoc et de la Ville de Toulouse. Le livre est né de sa rencontre avec Guillaume Poudroux, ancien pilote de l’aéronavale devenu formateur en gestion du stress pour les équipages, qui souhaitait écrire un ouvrage. Deloupy l’a longuement interviewé pour saisir la psyché, les sensations, le quotidien d’un pilote.
Le roman entraîne le lecteur au Svalbard et dans l’Arctique, sur fond de convoitises géostratégiques liées à la fonte de la banquise. C’est aussi un hommage à Saint-Exupéry, qu’il qualifie de « Dieu absolu », et à toute une mythologie de pilotes présente dans sa propre famille. La remise du prix, dans la salle des Illustres du Capitole de Toulouse, au son des tambours et devant des académiciens en capes médiévales, reste pour lui une émotion majeure — sa « médaille du mérite ».
Transmettre : les ateliers d’écriture et l’art-thérapie
Devenu formateur, Bernard Deloupy anime des masterclass et des ateliers d’écriture, et accompagne des auteurs en herbe jusqu’à la publication. Il part d’un constat : un Français sur cinq — parfois un sur six — a écrit un manuscrit qui dort dans un tiroir, mais très peu iront jusqu’à l’édition. Cette « déperdition énorme » lui fait de la peine.
Car beaucoup de gens, dit-il, n’ont pas envie d’écrire mais en ont besoin, comme d’une thérapie. Il file la métaphore du renard qui se débarrasse de ses puces en entrant dans l’eau : la feuille de papier devient la « boule de poils » sur laquelle les maux s’éloignent au fil du courant. Auteur de « La Bible de l’apprenti auteur » publiée chez Armand Colin, il fait écrire à ses élèves des nouvelles, parfois publiées, et compte aujourd’hui une trentaine de personnes accompagnées, dont sept qui publient.
Nice, un théâtre à ciel ouvert
Interrogé sur l’inspiration que représente Nice, Bernard Deloupy parle d’un « théâtre à ciel ouvert ». Il retrace l’histoire du côté inspirant de la Côte d’Azur — Lord Brougham arrêté sur le Var par le choléra, les aristocrates anglais, le gotha européen, puis l’arrivée de la France de Napoléon III avec le chemin de fer, l’électricité et les palaces — comme la rencontre d’une demande de bon goût et d’une offre d’artistes.
Son détective Garri est « un chevalier blanc » de la Côte d’Azur, un homme normal qui défend une région qu’il aime « de façon totalement irrationnelle ». Deloupy célèbre l’âme niçoise, ce « nucléus » de vrais Niçois, ce mélange de Maltais, Grecs, Juifs, Arabes, Espagnols, Ligures, Piémontais et Savoyards, et invite à prendre de la hauteur : la colline du château, les collines et l’arrière-pays, où l’on retrouve les traditions et les auberges d’autrefois.
Au fil de l’épisode
- 00:00:14 — Nice décrite comme une femme paisible
- 00:02:27 — De la guerre d’Algérie au « paradis » niçois
- 00:03:21 — École de commerce, com de la CCI Côte d’Azur
- 00:04:00 — Grenoble Isère, agence, Figaro Magazine, L’Express
- 00:05:27 — La maison d’hôtes à la Colle-sur-Loup
- 00:07:35 — Le cocktail, l’éditeur et l’idée du polar régional
- 00:11:25 — Boulimique d’écriture dès l’enfance
- 00:13:00 — Écrire sur Nice comme une « action de grâce »
- 00:14:10 — Ambassadeur de la Côte d’Azur
- 00:15:00 — Le livre : distraction et transmission
- 00:18:24 — Temps long contre temps court
- 00:25:27 — Lire pour ne pas devenir un poisson rouge
- 00:26:56 — La chute de la capacité d’attention et l’IA
- 00:30:30 — Comment on devient romancier : les pièces du puzzle
- 00:34:22 — Le calendrier fou du premier roman
- 00:35:53 — Réduire le manuscrit de moitié en dix jours
- 00:36:16 — Lire beaucoup pour bien écrire
- 00:47:16 — L’émotion de recevoir le premier exemplaire, Cours Saleya
- 00:51:19 — Sa mère, première lectrice
- 00:52:39 — Les critiques et l’ego blessé d’un artiste niçois
- 00:55:00 — « Freight dogs » et le Grand Prix de l’Académie du Languedoc
- 00:56:31 — Guillaume Poudroux et la genèse du roman aéronautique
- 01:02:56 — La remise du prix au Capitole de Toulouse
- 01:04:10 — Les ateliers d’écriture et l’art-thérapie
- 01:07:42 — La métaphore du renard et des puces
- 01:13:16 — La structure d’une fiction, de l’arc narratif d’Aristote
- 01:16:03 — Pourquoi une série ancrée dans le comté niçois
- 01:19:17 — Garri Gasiglia, le personnage et son nom
- 01:24:07 — L’âme niçoise, ce mélange de peuples
- 01:28:09 — Nice, théâtre à ciel ouvert : de Lord Brougham à Napoléon III
- 01:32:21 — Trois lieux à Nice : le bar place de la Tour, le château
- 01:38:25 — Les auberges des collines et la tradition du dimanche
- 01:40:17 — Michel Bianco et les polyphonies du comté de Nice
Références de l’épisode
- Série « Crim’ », romans policiers de Bernard Deloupy
- Crime sur la Prom (2007), premier roman
- Crime sur la côte, Crime au Cap, Crime au soleil, Crime à la Libé
- Freight dogs, les forçats du fret
- La Bible de l’apprenti auteur, éd. Armand Colin
- Grand Prix littéraire de l’Académie du Languedoc et de la Ville de Toulouse
- Titre d’ambassadeur de la Côte d’Azur (Comité régional du tourisme)
- S.A.S., romans d’espionnage de Gérard de Villiers
- Saint-Exupéry, écrivain et aviateur
- Romain Gary, écrivain, ancien élève du lycée Masséna
- Noëlle Perna, « Mado la Niçoise »
- Guillaume Poudroux, ancien pilote de l’aéronavale
- Sacha Guitry (citation sur les critiques)
- Aristote (arc narratif)
- Zénon d’Élée (dialectique)
- Mermoz, Guillaumet, aviateurs
- Guynemer, aviateur
- George Lucas, Star Wars
- Michel Bianco, compositeur, chœur « Corou de Berra »
- Lord Brougham
- Napoléon III
- Garibaldi
- Jacques Médecin
- Oran, Alger, Algérie
- Saint-Jean-Cap-Ferrat
- Nice, comté de Nice, Côte d’Azur
- Lycée Masséna
- Chambre de commerce et d’industrie de la Côte d’Azur
- Grenoble Isère Développement, Sophia-Antipolis
- Le Figaro Magazine Provence Côte d’Azur, L’Express Méditerranée
- La Colle-sur-Loup, Saint-Paul-de-Vence
- La Réserve, port de Nice
- Cours Saleya, Vieux-Nice
- Place de la Tour, Hôtel de la Tour, tour Saint-François
- Colline du château, sept collines de Nice
- Castel Plage, ancien port de Nice
- Place Garibaldi, rue de Rome
- Restaurant Sicard (collines niçoises)
- Villa Masséna, Le Capitole de Toulouse (salle des Illustres)
- Académie des Jeux floraux, Académie du Sarda
- Aéropostale, Latécoère, Airbus, Arianespace
- Svalbard, Groenland, Arctique, Mourmansk
- Nissa la Bella, stade Allianz Riviera
- Éditions Armand Colin, groupe Hachette
FAQ
Qui est Bernard Deloupy ?
Bernard Deloupy est un romancier niçois, auteur de la série de polars « Crim’ » dont les intrigues se déroulent à Nice et sur la Côte d’Azur. Né en Algérie, arrivé enfant à Nice, il a été directeur de la communication, journaliste et rédacteur en chef adjoint avant de se consacrer à l’écriture. Il est également formateur et anime des ateliers d’écriture.
Quels sont les romans de Bernard Deloupy ?
Bernard Deloupy est l’auteur de la série policière « Crim’ », qui compte plusieurs opus comme Crime sur la Prom (2007), Crime sur la côte, Crime au Cap ou Crime à la Libé. Son détective récurrent est Garri Gasiglia. Il a aussi écrit Freight dogs, les forçats du fret et La Bible de l’apprenti auteur.
Pourquoi Bernard Deloupy écrit-il sur Nice ?
Bernard Deloupy écrit sur Nice et le comté de Nice comme « une action de grâce ». Arrivé enfant depuis l’Algérie, il a vu dans la ville un refuge de paix après une enfance marquée par la guerre. Dans ses romans, la Côte d’Azur devient un personnage à part entière, défendu par son détective Garri Gasiglia.
Quel prix Bernard Deloupy a-t-il reçu ?
Bernard Deloupy a reçu le Grand Prix littéraire de l’Académie du Languedoc et de la Ville de Toulouse pour son roman Freight dogs, les forçats du fret, un hommage aux pilotes inspiré de sa rencontre avec l’ancien pilote de l’aéronavale Guillaume Poudroux. Il est aussi ambassadeur de la Côte d’Azur.
Que sont les ateliers d’écriture de Bernard Deloupy ?
Bernard Deloupy anime des masterclass et des ateliers d’écriture, et accompagne des auteurs en herbe jusqu’à la publication. Il fait écrire des nouvelles, dont les meilleures peuvent être éditées. Il voit dans l’écriture une forme d’art-thérapie et a accompagné une trentaine de personnes, dont sept publient aujourd’hui.
Qui est le détective Garri Gasiglia ?
Garri Gasiglia est le détective privé niçois, personnage récurrent de la série « Crim’ » de Bernard Deloupy. Décalé et débonnaire, c’est un « chevalier blanc » qui défend la Côte d’Azur contre ceux qui l’agressent. Son prénom rend hommage à Nice, en clin d’œil à Romain Gary, ancien élève du lycée Masséna.